Le terme de science économique, qui a remplacé celui d'économie politique, appelle une étude sur la délimitation de l'objet de cette science, et sur le titre même de science qui lui a été donné.
En distinguant dans les sciences non exactes, les sciences de la nature et les sciences de l'homme, on rangera la science économique clans les secondes, en précisant qu'elle revêt le double caractère des sciences de l'homme, en ce sens qu'elle est autant science humaine que science sociale.
L'activité économique en effet, objet de la science économique, est menée et animée par l'homme, car ce sont ses désirs et ses comportements qui orientent et déterminent le mouvement de l'économie, directement ou non.
Mais cette activité se développe dans une société humaine, dont les structures et les lois agissent forcément sur les mécanismes et les objectifs de l'économie.
Le double caractère, humain et social, de la science économique se retrouve dans la définition qu'on en donne habituellement :
— science de l'administration des ressources limitées en vue de satisfaire les besoins de l'homme dans la société.
A partir de cette définition, on peut énumérer les principaux chapitres de l'analyse économique. Pour administrer des ressources, il faut d'abord les produire, d'où un premier thème de réflexion sur la production des biens, ce qui en raison de la limitation des ressources met en jeu les notions de rareté et de coût.
Une fois produits, ces biens doivent être mis a la disposition de l'homme, d'un homme plongé dans son milieu, ce qui suppose une distribution et une répartition de ces ressources avant leur consommation par l'individu. Cette répartition est destinée à satisfaire les besoins de l'homme.
Le problème réside dans le fait que les besoins de l'homme sont, indéfinis, alors que les ressources sont limitées. La science économique doit donc étudier les modalités de l'action humaine dans le contexfe social, menée pour résoudre les tensions entre rareté des moyens et non limitation des besoins. On dit parfois de cette science qu'elle est la science des choix onéreux, c'est-à-dire des décisions portant sur des emplois qui coûtent.
Délimitation et portée de la science économique.
Une incertitude subsiste toutefois dans la définition. La science de l'administration des ressources, est-ce un ensemble de connaissances du réel, des comportements et des choix, de connaissances des mécanismes ?
est-ce cet ensemble de connaissances, assorti des règles et des orientations à prendre pour avoir un résultat donné a priori ?
ou bien est-ce la recherche, non pas seulement des mécanismes, ni même des voies en direction d'un but donné, mais aussi des objectifs eux-mêmes, c'est-à-dire des fins de l'économie ?
Si elle est cela, la science économique doit non seulement indiquer la façon la meilleure de permettre telle ou telle consommation, mais d'abord fixer les quantités à consommer par les divers agents. Objective au départ, la science économique est devenue totalement normative.
Pour répondre à ces questions, il faut préciser le domaine de la science économique par rapport aux autres sciences de l'homme les plus proches d'elle.
Une étude technique est fréquemment assimilée à une analyse économique. En fait la technique, à partir de certaines données, prix, conditions du marché, va chercher à trouver la meilleure solution au problème d'équipement ou de fabrication posé, tant au point de vue de la rapidité que de la simplicité des moyens. La science économique analysera l'incidence des faits techniques sur les coûts, les profits, le mouvement de la production, etc. La technique considère comme donné ce que la science économique discute et étudie.
La géographie est proche de la science économique : elle étudie les phénomènes humains du point de vue des conditions naturelles, spatiales, qui agissent sur ces phénomènes. Elle se cantonne dans ce relevé, cette description de la localisation des phénomènes.
La sociologie se distingue difficilement de la science économique. L'objet de son étude est le « fait social », elle intègre dans son analyse les comportements et les choix de l'individu. Mais la sociologie est attentive aux raisons pour lesquelles le comportement est ce qu'il est, tandis que la science économique est soucieuse, en partant de ce comportement, d'étudier les effets qui en résultent. Les deux sciences sont l'une pour l'autre source d'explication et de compréhension.
La science économique est spécifique ; les autres sciences éclairent le donné de l'étude économique, lui fournissent les hypothèses de travail et de recherche, et la science économique leur rend le même service.
On peut dès lors tenter une réponse à la question : la science économique peut-elle et doit-elle être normative, définir les fins propres de l'homme dans la société, ou se contenter d'étudier le réel ?
Pas plus qu'aucune autre science de l'homme, elle n'est complète dans ses analyses et ses explications, elle ne peut être normative. Elle ne peut à partir des seuls rapports économiques extrapoler une évolution globale.
Doit-elle cependant se cantonner dans l'étude stricte du réel et des mécanismes existants ? Alors elle n'est pas une science, c'est-à-dire un ensemble de règles qui valent ailleurs qu'au lieu et au moment présent. La science économique doit au contraire être capable de prévision, doit pouvoir fournir tous les éléments relatifs à la poursuite d'un but déterminé.
Deux remarques s'imposent ici.
Tout d'abord l'économiste, plus peut-être qu'un autre scientifique, risque fréquemment de perdre l'objectivité nécessaire et de donner à sa science l'aspect normatif qu'elle ne doit pas avoir. Même en restant objectif, le savant qui définit les voies économiquement les meilleures à suivre pour atteindre un but donné, doit classer un certain nombre d'interventions et d'opérations selon des critères qui ne sont qu'en partie économiques. La frontière est alors fragile entre le comportement du savant et celui du technocrate.
La science économique est-elle une science ?
La seconde remarque découle de là : jusqu'à quel point ce corps de réflexions est-il une science ?
Il est nécessaire pour répondre d'étudier et de définir les lois et les théories économiques. Certes la science économique présente les caractères et les inconvénients des sciences de l'homme, inconvénients tenant à la liberté du comportement, qui introduit l'incertitude sur le jeu futur des mécanismes.
Mais certains traits la fondent en science : certains faits intégrés par elle touchent à la réalité physique ou naturelle, donc obéissent aux lois habituelles de la nature. Toutefois l'essentiel de la science économique réside dans sa possibilité de prévoir, et le moins qu'on puisse en dire est qu'elle demeure sur ce point encore bien malhabile. La science n'est pas achevée, mais elle est en train de se faire.
Tant qu'elle ne le sera pas, elle doit être considérée dans ses applications comme un art, c'est-à-dire un domaine de l'esprit où l'intuition a un rôle non négligeable à jouer.
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